Madagascar et bioéthanol, du sucre dans le moteur


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  • L’annonce présidentielle pendant la COP26 sur le potentiel du bioéthanol mérite un regard critique et clairement, ce n’est pas le bon plan pour un pays qui connait une famine structurelle.


    L'annonce présidentielle pendant la COP26 sur le potentiel du bioéthanol mérite un regard critique et clairement, ce n'est pas le bon plan pour un pays qui connait une famine structurelle.
    Crédit : Présidence de Madagascar
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    La COP26 est une farandole des pays du monde pour dire que le changement climatique va tous nous tuer et qu’il faut faire quelque chose, dès la semaine prochaine. Mais étant donné que la Russie et la Chine, parmi les pays les plus industrialisés et aussi les plus polluants, ne sont pas venus, alors c’est comme avoir une réunion pour lutter contre le cancer du poumon et ne pas inviter les fumeurs. Des annonces tonitruantes sans aucun effet, c’est la marque de fabrique de cette convention qui est surtout une estrade pour les adeptes de l’écologie punitive de s’en prendre au monde entier, surtout aux occidentaux qui semblent avoir fait le crime de simplement venir au monde.

    La Chine et la Russie ont leur propre objectif de réduction des émissions de CO2 et ils ne veulent surtout pas qu’un Occident putréfié et en déroute leur donne des leçons. En même temps, quand vous obligez à une injection pour boire simplement un café, alors on peut dire que vous n’avez plus aucune leçon à donner à qui que ce soit. Le gouvernement malgache, avec le président Rajoelina, était à cette COP26 et il a plaidé pour son pays, c’est normal. J’ai eu la facheuse impression que les dirigeants occidentaux ont brandi Madagascar comme une espèce de mascotte pour parvenir à un accord aux forceps sans que la Grande Ile n’en tire le moindre bienfait sonnant et trébuchant.

    C’est normal que les Occidentaux font les yeux doux à Madagascar, car ils veulent la détourner de l’influence chinoise. Et il semble que le gouvernement actuel délaisse la Chine et l’Asie ce qui est une grave erreur. La Chine a davantage développé Madagascar que n’importe quel pays occidental. Sacrifier notre partenariat avec l’Asie qui est le futur de l’humanité contre l’Occident qui est devenu une gérontocratie et un asile psychiatrique à ciel ouvert, montre que les dirigeants malgaches n’ont aucune vision de la géopolitique qui se joue et pour que les Occidentaux, Madagascar n’est qu’un pion qu’on peut sacrifier comme bon leur semble.

    Cependant pour lutter contre la déforestation, le président Rajoelina a appelé à une massification de l’utilisation du bioéthanol et du gaz afin que les gens cessent d’utiliser le charbon. Sur le papier, le bioéthanol semble une énergie “verte”, mais sans une planification minutieuse de sa production et de son déploiement, cela peut provoquer un désastre pour le pays.

    Le bioéthanol est un liquide qu’on produit à partir de sucre. Et sucre qu’on va obtenir à partir de différentes semences agricoles. A la base, il a été créé pour le biocarburant où on le mélangeait avec l’essence à hauteur de 10 %. Les résultats montrent qu’on avait des émissions de bagnole moins polluantes et que le moteur avait une meilleure durée de vie. De nombreux pays utilisent le bioéthanol comme un carburant, mais la part se situe autour de 11 %, par exemple en France. Mais le président veut utiliser le bioéthanol pour la cuisson afin de remplacer à la fois le charbon et le pétrole lampant. Pourquoi c’est un problème pour Madagascar ?

    Comme je l’ai dit, le bioéthanol est produit à partir de plusieurs semences agricoles. On peut utiliser du riz, du sorgho, du manioc, mais évidemment, comme on a besoin de sucre, la principale semence utilisée est la canne à sucre. En terme de production, Madagascar est en bas du tableau avec environ 800 000 tonnes de cannes à sucre en 2018. La majorité de cette canne est utilisé pour produire du sucre, mais aussi du rhum.

    La canne à sucre est le seul moyen à notre disposition pour produire du bioéthanol. Car toute autre semence provoquerait une pression sur l’agriculture locale. Grosso modo, si on commence à utiliser du riz ou du manioc pour produire du bioéthanol, alors c’est autant de ressource en moins pour nourrir la population, donc une famine structurelle. Mais si on veut généraliser le bioéthanol, alors il faut augmenter notre production de canne à sucre. C’est très problématique, car avec le coton et le riz, la canne à sucre est la semence qui demande le plus d’eau dans l’agriculture moderne. De plus, il faut également une quantité colossale de terres arabes pour avoir une production digne de ce nom.

    Les raisons invoquées pour utiliser le bioéthanol est qu’il émet peu de CO2 comparé au pétrole et au charbon. On évite aussi la déforestation ce qui est clairement un avantage. Le souci est que la production agricole pour avoir ce bioéthanol émet des quantités considérables de CO2 ce qui nous ramène au même point et cela met en danger notre filière alimentaire. D’autres avantages incluent une combustion instantanée et la possibilité de cuire à l’intérieur. Donc, plus besoin d’attendre 45 minutes en ventilant comme un malade afin d’allumer un “fatapera”. Comme les émanations du bioéthanol sont négligeables, on peut l’utiliser à l’intérieur de la même manière que le gaz sans trop de problème. C’est une substance inflammable, qu’on doit garder dans des bouteilles ou des contenants fermés. Sans oublier qu’il peut s’évaporer avec le risque de combustion accidentelle.

    Mais l’augmentation de la production de canne à sucre va provoquer une mono-culture dans un pays qui est déjà très fragile sur l’autonomie alimentaire. De plus, vu la quantité d’eau nécessaire, on applique une pression supplémentaire sur des zones qui ne sont pas touchés par la sécheresse. 1 litre de bioéthanol a une efficacité énergétique de 34 % comparé à un litre de pétrole. 1 litre de bioéthanol, en théorie, peut donner entre 2 à 4 heures de cuisson. Mais vu sa faiblesse énergétique, cela signifie qu’un ménage devra utiliser 3 fois plus de bioéthanol pour avoir une efficacité équivalente à celle d’un litre de pétrole.

    Cependant, la pression sur l’autonomie alimentaire reste le grand problème. Nous n’avons pas encore résolu les problèmes de sécheresse dans le pays et nous sommes encore loin de l’autonomie alimentaire. Dans ces conditions, la généralisation du bioéthanol dans un pays qui connait la famine, revient à servir des verres de Whisky à des membres d’une réunion d’Alcooliques Anonymes ! D’abord, réglons le problème de l’autonomie alimentaire et ensuite, on pourra tacler la déforestation. Et on peut aussi avoir des problèmes plus techniques et imprévus. Le bioéthanol rapporte plus d’argent aux producteurs agricoles que le marché alimentaire. Si le marché se développe, qu’est-ce qui empêche des producteurs de riz de passer à la canne à sucre pour avoir la manne sucrée ? L’Etat peut intervenir, mais ce serait contre la liberté d’entreprendre et au fait que l’agriculteur est libre de cultiver sa terre comme il peut. Cela implique un contrôle strict de l’Etat avec une forme de socialisme qui ne peut partir qu’en vrille.

    Il y a aussi le cout qui est largement supérieur. Cela implique l’achat de réchaud à bioéthanol et le carburant lui-même. Le prix au litre du pétrole lampant est de 2130 ariary tandis que le bioéthanol se vend autour de 3500 ariary. Est-ce qu’on va demander aux populations les plus pauvres de s’équiper avec ces appareils avec le risque d’appauvrissement que cela implique ? Parce que dans les grandes villes malgaches, l’utilisation du charbon et du pétrole a largement baissé et une bonne partie a basculé vers le gaz et l’électrique.

    On pourrait arguer que je cherche la petite bête, mais il y a une raison pour laquelle le bioéthanol n’est pas devenu le combustible miracle est qu’il pose le fameux problème du “carburant contre la nourriture”. Car si ce marché se développe, alors la filière va s’étendre au biocarburant et cela augmentera la pression sur l’agriculture alimentaire. Vous avez des pays qui sont champions du bioéthanol comme le Brésil, la Chine ou le Pakistan. Mais le Brésil, c’est plus de 700 millions de tonnes de canne à sucre par an ! Il a des superficies agricoles gigantesques et il n’a aucun problème d’eau.

    Pour moi, la déforestation est un problème secondaire comparé à celui de l’alimentation et à la famine structurelle dans le sud. Le président a plaidé pour un financement de 100 millions de dollars pour le bioéthanol, cela signifie que les ambitions sont grandes et je ne vois aucun document ou projet détaillant tous les avantages et inconvénients de cette nouvelle filière. Les seules entités, qui promeuvent le bioéthanol pour la cuisson, sont des ONG qui sont souvent des chevaux de Troie pour des entreprises à l’étranger afin de pénétrer le marché local par tous les moyens.

    De plus, quand vous voyez que l’association Fitia, de la Première dame, est partie prenante dans la filière de l’Ethanol, on se dit que les conflits d’intérêt et le népotisme ne sont pas loin et il y a des gens qui vont fouiller là-dedans et il faudra faire preuve d’une transparence exemplaire. A la limite, on peut développer la filière du gaz pour réduire l’utilisation du charbon à bois. Cette filière est déjà bien implanté avec des fournisseurs et des vendeurs dans tous les coins. C’est sûr que c’est cher sans oublier qu’on doit importer le gaz alors que le bioéthanol peut se faire sur place.

    Il faut faire attention aux idées hors sol en lançant des projets sans une étude approfondie en oubliant les priorités principales de la population qui est de manger à sa faim au prix le plus abordable. Et on ne peut pas le faire avec 120 %. Parce que oui, sur le marché des PPN, on a pulvérisé le record de l’inflation avec 120 % d’augmentation pour certaines marques d’huile à 13500 ariary le litre alors qu’il était de 6000 ariary en janvier 2021. La baisse des prix n’est pas effective et c’est même le contraire. Et je reviens sur cette histoire de canne à sucre et les risques de détourner la filière. Regardez le prix du kilo de sucre et de farine, ils n’ont quasiment pas bougé. Car on le produit sur place et donc, l’inflation les touche moins. Donc, continuons dans cette voie et tentons d’atteindre l’autonomie alimentaire dans un premier temps et ensuite, on pourra s’attaquer aux autres priorités.

    En bref, d’abord la bouffe et ensuite, le reste.

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    Houssen Moshinaly

    Rédacteur web depuis 2009 et webmestre depuis 2011. Je suis également un blogueur dans la vulgarisation scientifique et la culture.

    Je m'intéresse à tous les sujets comme la politique, la culture, la géopolitique, l'économie ou la technologie. Toute information permettant d'éclairer mon esprit et donc, le vôtre, dans un monde obscur et à la dérive. Je suis l'auteur de deux livres "Le Basilic de Roko" et "Le Déclin".

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